Éducation tournée vers le profit ou éducation tournée vers la démocratie?

L’édition 2016 du Rapport mondial de suivi de l’Objectif de Développement Durable (ODD) relatif à l’éducation, édité par l’UNESCO (1), souligne que l’amélioration de l’éducation est indispensable pour faire nôtre et réaliser l’ensemble des ODD à l’horizon 2030.

« L’éducation, affirme l’agence onusienne, apporte un surcroît de prospérité, une agriculture plus productive, une meilleure santé, un recul de la violence, plus d’égalité entre les hommes et les femmes, une hausse du capital social et un environnement naturel plus sain. »

Le document fait également apparaître l’écart phénoménal qui sépare le point où en est actuellement le monde dans le domaine de l’éducation et ce qu’il s’est engagé à accomplir en 2030. Le texte souligne que « l’écart qui sépare les riches des pauvres et qui existe à l’intérieur des pays et entre les pays est tout simplement sidérant ». Il regrette aussi que l’aide au développement consacrée à l’éducation soit aujourd’hui plus faible qu’elle ne l’était en 2009.

Précarisation et disparités dans l’accès à l’enseignement supérieur

Le rapport indique que malgré le fait qu’à « l’échelle mondiale, les inscriptions dans l’enseignement supérieur ont été multipliées par deux, passant de 100 millions en 2000 à 207 millions en 2014, (…) les disparités dans l’accès à l’enseignement supérieur sont considérables ». Aux Philippines, par exemple, en 2013, 52% des 25-29 ans les plus riches avaient achevé au moins quatre années d’enseignement tertiaire, contre 1% des personnes les plus pauvres.

Ce problème est aussi présent en Belgique (2). Certes, ces dernières années, les inscriptions à l’enseignement supérieur en Communauté française ont connu une croissance importante. Cependant, diverses sources attestent qu’en Belgique, les étudiants de l’enseignement supérieur sont, dans leur ensemble, issus d’un milieu familial privilégié. Certains auteurs considèrent même que cette situation s’est renforcée entre 1967 et 1999, du moins à l’Université catholique de Louvain (3).

L’UNESCO attire aussi l’attention sur la nécessité de changer notre façon de concevoir l’éducation et son rôle dans le bien-être de l’humanité et le développement mondial.

« Aujourd’hui, plus que jamais, il incombe à l’éducation de favoriser les compétences, les attitudes et les comportements les plus favorables à une croissance durable et inclusive. Si elle est réussie, l’éducation a, plus que tout autre domaine, le pouvoir de favoriser le développement de citoyens autonomes, capables de réflexion, investis et compétents, aptes à baliser le chemin vers une planète plus sûre, plus verte et plus juste pour tous ».

Éducation pour la croissance économique ou pour le développement humain?

Qu’en est-il dans l’enseignement supérieur au niveau international ? En faire le bilan est une tâche difficile, souligne l’UNESCO.

« La disparité des structures politiques et des ressources nationales, ainsi que la diversité des missions poursuivies par les universités, constituent un obstacle majeur à l’élaboration d’une mesure mondiale et pertinente de la qualité dans l’enseignement supérieur. Les classements des universités attirent l’attention parce qu’ils sont faciles à comprendre mais ils sont établis à partir d’éléments de recherche et non en fonction de la qualité de l’enseignement ou des acquis des étudiants ».

Cela étant, les voix critiques ne manquent pas. La philosophe américaine Martha Nussbaum affirme que partout dans le monde, au nom du progrès économique, les pays renoncent à encourager chez les jeunes, des compétences pourtant indispensables à la survie de la démocratie.

« Avides de réussite économique, les pays et leurs systèmes éducatifs renoncent imprudemment à des compétences pourtant indispensables à la survie des démocraties. Si cette tendance persiste, des pays du monde entier produiront bientôt des générations de machines utiles, dociles et techniquement qualifiées, plutôt que des citoyens accomplis, capables de réfléchir par eux-mêmes, de remettre en cause la tradition et de comprendre le sens des souffrances et des réalisations d’autrui » (4).

Concluons sur une question posée par la présidente de l’université de Harvard citée par Martha Nussbaum :

« Les universités sont-elles devenues trop dociles devant les buts immédiats et mondains qu’elles servent ? Le modèle du marché est-il devenu l’identité fondamentale et caractéristique de l’enseignement supérieur ? Le présent est toujours myope. L’université doit voir plus loin » (5).

Références :

1.UNESCO, Education pour les peuples et la planète, Paris, 2016.

2.Informations tirées de Maude Van Campenhoudt, Francesco de l’Aquila, Vincent Dupriez, « La démocratisation de l’enseignement supérieur en Communauté française de Belgique. Etat des lieux », Les cahiers de recherche en éducation et formation, N.65, Girsef- Chaire UNESCO de pédagogie universitaire, 2008.

3.A. Beguin, 1968 : une révolution inutile ? UCL (1991) et L. De Meulemeester (2001), La démocratisation de l’enseignement universitaire : mythe ou réalité? Analyse de l’évolution de la composition sociale du public de première génération à l’UCL, mémoire de sociologie, UCL. Cités par Van Campenhoudt et al, p.12.

4.M. Nussbaum, Une crise planétaire de l’éducation, dans Courrier international, juin 2010.

5.Jean-François Rey, « Education ou pouvoir ? Les deux paradigmes de l’éducation du citoyen », LNA N. 60 Université de Lille, 2012.