La poursuite de l’ignorance

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Stuart Firestein est neuroscientifique et professeur à l’Université de Columbia aux États-Unis. Dans ce TedTalk, il explique l’importance de l’ignorance dans le champs de la recherche scientifique et en quoi celle-ci peut aider à améliorer la qualité de l’enseignement de manière globale.

”Il est très difficile de trouver un chat noir dans une pièce sans lumière surtout si il n’y a pas de chat. “ commence Stuart. Ce proverbe représente pour lui une description adéquate de la science et de son mode de fonctionnement. On y progresse à taton, dans le noir, contrairement à l’idée préconçue représentant la science comme une mécanique bien huilée qui nous permet de comprendre le monde en s’appuyant sur des faits, des preuves, des évidences, comme un ensemble de règles qui permettent de sortir des faits à partir d’un ensemble de données. Quelle est donc la différence entre ce qu’est vraiment la science et l’image telle qu’elle est perçue par la majorité ?

Stuart Firenstein explique cette différence en comparant son travail en tant que leader du laboratoire de l’université, où il essaye de comprendre le fonctionnement du cerveau en étudiant l’odorat, et son poste en tant que professeur titulaire du cours de “Neuroscience cellulaire et moléculaire”. Le premier est fascinant et exaltant tandis que le second l’est beaucoup moins.

Le cours se déroule en 25 sessions toutes bourrées de faits et qui s’appuient sur un livre gigantesque de 1400 pages, écrit par trois célèbres chercheurs en sciences neurologiques, qui fait à lui seul le poids de deux cerveaux humains. Ce cours dispense l’idée, fausse, aux étudiants que nous connaissons tout sur le cerveau et que le travail des scientifiques est de collecter des faits et des données pour les écrire ensuite dans des livres.

L’IMPORTANCE DE L’IGNORANCE DANS LA RECHERCHE

“En fait, entre scientifiques, nous parlons rarement de ce que nous savons mais bien de ce que nous ne savons pas, de ce qu’il reste à découvrir.” explique Stuart. Ce qui est intéressant et exaltant c’est en fait l’ignorance. C’est pourquoi il a commencé à enseigner un cours sur l’ignorance pendant lequel il a rencontré de nombreux scientifiques qui venaient parler de ce qu’ils ne savaient pas. L’ignorance a souvent une connotation négative alors qu’elle est en fait un trou qu’il reste dans notre savoir collectif et, quand l’ignorance est consciente, elle mène au progrès scientifique.

Et s’il est vrai que pour devenir un scientifique il faut savoir beaucoup de chose, savoir beaucoup de choses ne fait pas de vous un scientifique. Plutôt que de tendre vers une explication finale, la science tend, à chacune de ses découvertes, à dévoiler de plus en plus d’inconnues comme les cercles qui s’étendent sans fin lorsqu’on touche la surface de l’eau.

Le savoir engendre l’ignorance car bien souvent la science déploie plus de questions que de réponses. L’objectif est donc de partir de cet ensemble de savoirs comme d’une base pour formuler des questions pertinentes.

DEUX EXEMPLES SUR LE FONCTIONNEMENT DU CERVEAU

Une des questions dans le cadre de l’étude du fonctionnement du cerveau se base sur la comparaison entre la réplication de la marche sur deux jambes et la réplication de notre système visuel. Alors que la technologie a été performante à reproduire ce dernier, la robotique rencontre toujours des difficultés à reproduire la marche sur deux jambes. Les robots ont toujours aujourd’hui d’énormes difficultés à se déplacer sur deux jambes alors que c’est une compétence que l’être humain acquiert dès son plus jeune âge. Donc qu’est ce qui est le plus difficile à faire pour le cerveau ? Que doit on étudier: la marche ou la vision ?

Stuart Firestein transfère également ce processus dans le domaine de l’odorat. Alors que les odeurs – et notamment celle de la rose – sont composées de molécules, elles évoquent directement des images – celle d’une rose dans ce cas-ci – dans le cerveau. Comment notre cerveau transforme t-il des molécules en perceptions ? Alors que deux molécules se différencie l’une de l’autre par un atome seulement, l’une va évoquer l’odeur d’une poire alors que l’autre évoquera celle d’une banane. Comment peut-on faire aussi clairement la différence entre deux molécules qui n’ont qu’un seul atome de carbone de différence ?

LE LIEN ENTRE IGNORANCE ET SYSTÈME ÉDUCATIF

Mais quel est le lien entre cette ignorance et notre système éducatif ? Stuart pense que tout se joue là. À l’heure où toute l’information se trouve disponible sur le net par un simple clic, le modèle de nos universités va devoir changer. Il faut donc donner aux étudiants le goût d’aller au delà des frontières du savoir. Comment le faire ?

Un des problèmes majeurs se trouve dans le système de tests. Notre système scolaire actuel est plutôt bon à produire un résultat assez mauvais. Alors qu’au début de leurs primaires, les étudiants, tant les filles que les garçons, s’intéressent aux sciences, font preuve de curiosité, ils sont moins de 10% à y montrer encore de l’intérêt et encore moins à vouloir en faire leur métier. Il y a donc quelque chose dans notre système éducatif qui éloigne irrémédiablement tout intérêt pour la science. Selon Stuart, c’est dû à ce qu’il appelle la boulimie des savoirs ou encore le gavage intellectuel. L’école leur demande d’assimiler une grande quantité de choses qu’ils doivent simplement restituer aux examens.

Que faire pour changer la donne ?

Comme dit plus haut, une bonne partie du problème réside dans les méthodes d’évaluation. Il faut sérieusement se pencher sur la question de savoir si nos tests sont conçus pour évaluer ou pour trier. Si l’on élimine des gens et si l’on fait des coupes. L’évaluation est surtout un feedback sur les connaissances, une possibilité de faire des essais et des erreurs et de pouvoir travailler sur le long terme. Mais aujourd’hui, lorsqu’on parle d’évaluer, cela s’apparente surtout à trier, que ce soit les étudiants, les écoles ou les programmes. Et c’est pourquoi nous récoltons ce que nous avons sélectionné.

“Éduquer, ce n’est pas remplir un seau, c’est allumer un feu.”

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