Transfert du discours scientifique du Nord au Sud

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La production des savoirs, une prérogative des pays métropolitains

La circulation internationale de « modèles » théoriques et leur transfert d’un contexte géographique à l’autre font l’objet de nombreux débats théoriques et méthodologiques. Si les flux Nord-Sud ont beaucoup mobilisé l’attention des chercheurs, les flux Sud-Sud et Sud-Nord suscitent un intérêt croissant et invitent à un renouvellement méthodologique.

Suivant l’analyse de Carmen Garcia Guadilla (1984), dans le passé, les pays périphériques, – les régions du monde colonisées -, « ont dû accepter les taxonomies dominantes fondées sur des catégories de perception qui légitimaient un ordre international désavantageux pour eux ». Ils ont dû se soumettre aux modèles intellectuels créés dans les pays métropolitains, – les pays colonisateurs-, même dans les cas où ils n’étaient pas pertinents par rapport aux réalités de la périphérie. Elle cite Galtung (1980) qui précise que le métropoles ont endossé le rôle de « maîtres » tandis que la périphérie a été maintenue dans un rôle d’apprenti et reproducteur des théories des « maîtres ».

Par théorie, Garcia Guadilla ne se réfère pas aux connaissances « mais aux programmes de perception pour arriver à la connaissance. »

Ainsi, dit-elle, la conséquence de cette évolution historique est la perpétuation d’une dépendance du champ scientifique et technique dans les pays périphériques, les pays développés ayant conservé le contrôle de la science et de la technique. C’est la raison pour laquelle les pratiques scientifiques produites dans les pays périphériques ne sont légitimées que si elles s’inscrivent dans le cadre des théories produites dans les pays métropolitains.

Cependant, avec l’émergence de théories de « réaffirmation tiers-mondiste », une prise de conscience se fait jour quant aux conséquences négatives de cette situation. Les réflexions déployées tentent de mieux comprendre les caractéristiques du transfert du discours scientifique des métropoles vers les pays périphériques et de cerner le phénomène de la production et de la reproduction des connaissances dans ces derniers.

Ces théories soulignent la nécessité de développer une vigilance critique et épistémologique de la part de ceux qui reçoivent ces modèles théoriques. Plus encore, elles estiment que les pays périphériques devraient être ouverts à tous les systèmes de pensée pour profiter de toutes les connaissances, mais en se réservant la possibilité de choisir, de recréer et de produire en accord avec les réalités locales et nationales.

Nous avons donné l’occasion aux étudiants provenant des pays en voie de développement de s’exprimer sur ce sujet et de partager leurs opinions.

« Faire évoluer nos savoirs du Sud, en les combinant aux savoirs utiles du Nord »

Chaque année académique, des étudiants issus de pays en voie de développement viennent compléter leurs études à l’UCL, en master complémentaire ou avec un doctorat. Ces étudiants du Sud sont les acteurs des « Ateliers d’échanges Nord/Sud et Sud/Sud » organisés par le centre Placet, où ils ont l’opportunité de présenter un projet de développement ou une recherche. Au cours des échanges qui suivent l’exposé, l’intervenant et le public sont encouragés à exprimer leur avis personnel sur la question du transfert des savoirs Nord-Sud.

Nous vous présentons ci-dessous un témoignage formulé par un étudiant-chercheur congolais (RDC) qui réalise un Master complémentaire en Développement, Environnement et Société à l’UCL.

Témoignage

« Je crois que le transfert des technologies et des savoirs du Nord vers le Sud est une question complexe car elle remet en question la notion de développement elle-même. Il existe des modèles qui sont appropriés et utiles ici au Nord mais qui, du point de vue psycho-comportemental, ne sont pas adaptables aux sociétés du Sud.  Il y a un tri à faire entre les savoirs que nous avons acquis au Nord qui seraient utiles pour le Sud et d’autres qui sont juste bons à connaître mais qui ne seraient pas utiles. (…)

Je suis impliqué dans la recherche en sciences sociales et je me rends compte qu’il y a des choses qui ne sont pas visiblement applicables et qui requièrent une progression sur le long terme. Dans ce sens, je voudrais axer mon propos sur la sensibilisation des populations à ne pas ingurgiter sans réfléchir tout ce qui nous vient du Nord. Je voudrais montrer que nous avons aussi des savoirs chez nous, que nous avons aussi des pratiques innovantes et que tout cela peut être utile si nous essayons de les enrichir et de les faire évoluer en les combinant avec des savoirs du Nord qui peuvent être utiles. (…)

La coopération au développement n’est pas une mauvaise chose en soi mais elle ne doit pas nous rendre dépendants. Il faut briser cette idée. Si ce sont des aides qui viennent pour faire table rase de nos solutions, il faut les refuser. Nous devons arriver à implanter des politiques locales, des stratégies communautaires et nous engager, pas forcément avec de grands moyens, mais pour faire émerger de grands résultats. (…)

Il y a un cas très illustratif dans mon village. Depuis 60 ans, pas une seule route n’a été financée par l’état congolais. Pourtant mon village a les meilleures routes de la province. Ce sont des paysans des communautés locales qui ont construit ces routes pendant des années et c’est un exemple parmi d’autres. (…)

Je connais aussi des villages qui sont financés par des ONG et il y a de l’argent fou que l’on donne dans tout cela… Cet argent pourrait être canalisé vers d’autres choses et mieux employé. Malheureusement, on est en train de tuer nos sociétés traditionnelles en les perfusant au modèle occidental. (…) »

Quelle est votre opinion ?

Cet étudiant congolais envisage de faire un choix sélectif dans les savoirs appris à l’UCL, mais uniquement s’ils lui semblent utiles dans son contexte d’origine. Il souhaite développer des savoirs de sa région et les enrichir avec des savoirs du Nord.

  • Pensez-vous que la vision de cet étudiant est appropriée, pertinente, adéquate ? Vous semble-t-elle constructive et réalisable ? Quelle est votre opinion à ce sujet ?
  • Pensez-vous que vous pouvez jouer un rôle à votre niveau pour faire évoluer positivement la problématique sur le transfert des savoirs ? Si oui, lequel ? Si non, pourquoi ?
  • Voyez-vous des défis communs entre les pays développés et les pays moins développés ? Ou bien pensez-vous que la question du transfert des savoirs ne concerne que les populations des pays du Sud ?

Vous pouvez donner votre avis directement en postant un commentaire au bas de la page!

 

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